Les entreprises pleurent pour des profils « technologiques »

Publié dans l’Echo le 28 septembre 2019

Des gens sans emploi, et des emplois sans personne. Tandis que, sur fond de digitalisation, des entreprises pleurent pour des profils « STEM », versés en sciences, technologie, ingénierie ou mathématiques. Le marché du travail est grippé en Belgique. Témoignages, et pistes de solution.

Quand autant d’acteurs entonnent la même mélodie, cela devient un chœur. Qu’il est difficile de ne pas entendre. « On recruterait davantage si l’on avait plus de talents à notre disposition« , témoignait ce patron de start-up dans notre série consacrée à la biotech, publiée fin de l’année dernière. Trouver des travailleurs qualifiés, voilà qui « dans l’ordre de mes priorités, vient avant la recherche de nouveaux clients« , pointait le week-end dernier, dans L’Echo, le patron de la société technologique Technord. Rejoint, dans le même journal, par des chefs étoilés confrontés au manque de mains en cuisine.

Vous en voulez encore? On a du stock. « Nous avons deux postes à pourvoir pour des rayons importants, se désole Marc Filipson, à la tête de la librairie bruxelloise Filigranes. Nous recevons plein de candidatures enthousiastes. » Mais nulle trace d’un libraire présentant l’expérience requise. La Défense vient de s’y mettre, elle qui cherche à remplir 2.035 postes, en mettant l’accent sur des profils techniques et féminins. Quant au secteur de la construction, il avance le chiffre de 13.000 jobs en souffrance.

« Les enquêtes auprès des entreprises le montrent, insiste l’économiste Philippe Ledent (ING). L’indicateur ‘manque de main-d’œuvre’ grimpe dans les contraintes à la production. N’y voyons pas les élucubrations de l’un ou l’autre entrepreneur, il s’agit d’une réalité. Le marché belge de l’emploi souffre d’une inadéquation entre l’offre et la demande. » D’un côté, 139.000 emplois vacants (pour le deuxième trimestre 2019, chiffre Statbel). Et de l’autre, 500.313 demandeurs d’emploi inoccupés (en août 2019, selon la BNB). Sans que les seconds ne puissent combler les premiers. Ce qui n’est pas indolore pour la société. « D’un point de vue macroéconomique, cela coûte de l’activité et de la croissance, dont 50% reviennent à l’État et peuvent être redistribués.« 

Un phénomène qui touche tous types de profils; consulter la liste des métiers en pénurie suffit à s’en convaincre, elle qui va de développeur informatique à coiffeur, en passant par maçon, comptable, analyste financier, soudeur ou menuisier.

« Il existe plus de 80 initiatives pour soutenir les STEM. Une stratégie coordonnée serait plus efficace. » Dominique Demonté
Directeur Agoria Wallonie

Prenez Proximus, où l’on a en permanence entre cinq et dix postes de « jointeurs cuivre » ouverts. « Un métier lourd, qui n’attire plus les jeunes, commente Anne-Françoise Adams, à la tête du ‘job center’ de l’opérateur télécom. Et que l’on n’apprend pas entièrement à l’école. » Aussi tout nouvel engagé part-il pour un an de formation. Afin de toucher des jeunes, Proximus met sur pied un programme de formation en alternance, en collaboration avec Actiris, le Forem et le VDAB.

« Le plus gros défi, la construction »

Tous types de profils, donc, même si le nerf de cette « guerre des talents » se situe du côté des filières STEM – à savoir sciences, technologies, ingénierie et mathématiques. Ingénieur ou développeur informatique? Les entreprises pleurent après vous. En cause notamment, le processus de digitalisation qui est en marche. Et va révolutionner notre marché du travail, est-on convaincus chez Agoria, la fédération de l’industrie technologique. Où l’on insiste: la digitalisation constitue une aubaine pour l’emploi, devant créer 3,7 nouveaux postes pour chaque emploi disparu. À condition de trouver les bras et les cerveaux nécessaires. Parce que si rien n’est fait pour répondre au défi digital, quelque 584.000 postes devraient rester vacants en 2030 – soit « 95 milliards de prospérité » dans la balance.

Une nuance, à ce stade. L’avenir sera-t-il aussi technologique que le voit Agoria? Ce n’est pas certain, tempère Michel de Kemmeter, fondateur du programme Extrapreneurs et membre du think tank Club of Brussels, dédié à la transition économique et chargé par Agoria de réfléchir à la problématique des « métiers de demain ». « Il y a aussi une part de fantasme collectif. Qui va concevoir, sécuriser et entretenir cette technologie? Tous ces objets connectés constitueront un bac à sable pour les hackers. Je connais déjà des gens qui pleurent pour des ‘data scientists’ et doutent que l’on dispose des moyens humains nécessaires. Et au-delà, se profile un aspect plus philosophique. Veut-on d’un monde à ce point digital? Avec une population vieillissante, et de plus en plus de jeunes qui se ‘dédigitalisent’? Pour moi, le plus gros défi se situe du côté de la construction. Avec 95% du bâti qui a besoin, à tout le moins, d’un rafraîchissement. »

Mais au final, quelle que soit l’ampleur de la vague digitale, le défi est déjà posé. La guerre des talents fait rage. « La demande d’assistance à la transformation digitale est en hausse, souligne Piet Vandendriessche, CEO de Deloitte Belgique. Ce business affiche une croissance de plus de 20%. » La chasse aux profils est ouverte. « En quelques années, la proportion de profils STEM que nous engageons est passée d’un dixième à un cinquième, voire un quart. Pour l’heure, nous trouvons les profils recherchés, mais avec beaucoup d’efforts! Ce qui nous préoccupe, par contre, c’est la question de la mixité. Il existe trop peu de femmes qui se lancent dans ces filières.« 

La concurrence entre entreprises est forte, souligne Joël Poilvache, directeur pour la Wallonie et le Luxembourg du bureau de recrutement Robert Half. « Celles-ci doivent cultiver leur image de marque et soigner leur attractivité en tant qu’employeur. »

Pas toujours évident. « Les profils IT sont désirés sur le marché, pose Sandra Wilikens, à la tête des ressources humaines chez BNP Paribas Fortis. Nos plus gros concurrents sont les start-ups et les fintechs, considérées au premier abord comme plus sexy. » Attirer rime alors avec innover. « Cette année, nous venons de lancer un challenge ludique« , les quarante meilleurs candidats décrochant une place dans une finale qui se tiendra en présence des grands patrons. Hormis les pics liés aux gros projets, la banque assure réussir à trouver les ressources nécessaires sur le marché. Et pour les pics, eh bien, il y a le recours aux forces vives externes. Parmi les principaux contractants de BNP Paribas Fortis, on trouve TCS, pour Tata Consulting Services, le géant indien de l’informatique.

Chez Proximus aussi, l’IT nécessite une bonne dose d’attention. Certaines fonctions concentrent pas mal de personnel externe. « Nous travaillons aussi de près avec des écoles de codage, comme l’École 19, BeCode ou MolenGeek, glisse Anne-Françoise Adams. C’est une nouvelle stratégie, nous essayons d’aller à la source. Ces personnes passent quelques mois en stage et nous tentons de les conserver une fois qu’elles décrochent leur diplôme. » Cela passe aussi par de la formation en interne – un cycle lié à la cybersécurité vient de se boucler. Là où Proximus souffre davantage, c’est pour dénicher des profils versés en marketing digital. « Il y a très peu de personnes sur le marché et la demande est forte. Nous avons mis des mois à ‘staffer’ .

Pas de doute. Pour Fabien Pinckaers, « le nerf de la guerre, c’est le recrutement« . L’homme sait de quoi il parle: il est à la tête d’Odoo, la société informatique wallonne qui fournit une suite d’applications intégrées pour les PME. « Il y a quelques mois, on parlait d’engager 180 développeurs cette année en Belgique. On a revu notre ambition à la baisse, à 120. Et on risque de n’arriver qu’à 100. » Ce qui bloque? Le manque de troupes, pardi! « L’UCLouvain ne forme que 80 développeurs par an. Le problème est vite résumé.« 

« On aurait préféré des Belges »

Alors il faut composer. Odoo se « vend ». « Nous venons de développer 2.000 casse-tête en bois, à envoyer à des développeurs. Dedans, un message avec un challenge intellectuel. » Sensibilise. « Nous avons développé un business game, centré sur les scale-ups. » Sponsorise: pas mal de gobelets réutilisables utilisés dans les cercles étudiants affichent le logo Odoo. Débauche. « On va chercher des gens dans d’autres entreprises. C’est un peu triste, puisque cela n’améliore en rien l’économie belge. » Et passe par l’international, seule la moitié des quelque 700 employés étant basés en Belgique. « On teste le Portugal et le Maroc, où l’on cherche des gens à faire venir en Belgique. Et nous avons une filiale en Inde. On aurait préféré des Belges, mais bon…« 

Composer, et faire avec les conséquences. Parce qu’un besoin inassouvi de travailleurs se répercute généralement sur le chiffre d’affaires. « Il en existe, des entreprises, qui renoncent à des commandes, faute de capital humain« , regrette Dominique Demonté, directeur général d’Agoria Wallonie.

« La concurrence est féroce, admet Isabelle Dehut, en charge des ressources humaines chez Sapristic-Biion, entreprise néolouvaniste active dans la transformation digitale et l’informatique industrielle d’automation dans le secteur de la santé. Des profils en automation, il en sort peu; or la demande est écrasante. Il ne suffit pas de trouver des profils, encore faut-il savoir les retenir, puisqu’on se les arrache. Si l’on est servis pour l’instant, de novembre à août, la lutte pour le recrutement a été acharnée. Et il est vrai que des plannings ont déjà été ralentis, par manque de personnel. Il a fallu, parfois, sous-traiter des parties de chantier. Cette pénurie nous rend moins agiles. »

Dans une étude publiée fin 2018, Agoria chiffre à 95 milliards d’euros la « prospérité dans la balance » si la Belgique rate le virage de la digitalisation.

Cela étant, le poids de ces processus qui se digitalisent et de ce monde qui évolue ne se répercute pas sur les seules entreprises. Une société qui bouge, c’est aussi, voire avant tout, des travailleurs qui bougent. De gré, ou poussés dans le dos. Chez BNP Paribas Fortis, cela se traduit dans un bilan personnel: quelles sont les compétences nécessaires pour « coller » à la stratégie, et, parmi elles, lesquelles sont à acquérir? « Près de 9.000 employés sont déjà passés au travers de ce processus« , renseigne Sandra Wilikens. Ce qui ne se fait pas sans casse. « Certaines fonctions disparaissent. Mais nous avons formulé une promesse: ‘job to job’. Une fonction perdue ici doit mener à une autre, que ce soit au sein de la banque, ou en dehors. Nous avons par exemple deux personnes qui suivent une formation de trois ans en infirmerie.« 

Or les « trajets de formation » ne peuvent accomplir de miracles. De détenteur d’un poste menacé, on peut basculer dans une cellule « reconversion », comme chez Proximus. « Oui, nous avons des dizaines de personnes, pour lesquelles on ne trouve pas des jobs internes, mêmes pas avec une formation ciblée, confie Anne-Françoise Adams, parce que certaines fonctions arrêtent d’exister, ou ne sont pas accessibles vu leurs exigences physiques. Parfois, même avec des formations, on ne parvient pas à amener tout le monde à bouger. Alors, pour ces personnes, on trouve des missions temporaires en interne mais cette voie n’est pas illimitée non plus.

Où sont les « Stem »?

Évidemment, lorsqu’il s’agit de relier compétences acquises et attentes du marché, les regards se tournent vers l’enseignement. À raison. Même s’il est permis de se demander si les entreprises ne pourraient-elles pas, elles aussi, participer davantage à l’effort de guerre, glisse Philippe Ledent. « J’entends parfois des entreprises dire qu’elles cherchent quelqu’un qui en veut et doté d’un savoir-être convenable, raconte Arnaud le Grelle, directeur pour la Wallonie et Bruxelles de Federgon, la fédération des prestataires de services en ressources humaines. Peu importe les qualifications. Très bien. Sauf que les formations en entreprises ne courent pas les rues. Et on n’observe pas non plus de recrutement massif de gens non qualifiés mais volontaires.« 

L’enseignement, disions-nous. Où certains indicateurs sont au vert. Les filières scientifiques enregistrent des inscriptions en hausse, se réjouit-on à l’UCLouvain en cette rentrée 2019. « En cinq ans, le nombre de primo-inscrits dans les filières Stem (science, technologie, ingénierie et mathématiques, NDLR) a crû de près de 30%« , indique Michel Verleysen, doyen de l’École polytechnique. 517 en 2014 à l’UCLouvain, contre 656 en 2018. Soit une progression de 26,9%.

Qu’il convient toutefois de relativiser, à l’aune de plusieurs facteurs. « Parce que le nombre global d’étudiants est en hausse, de 20% sur dix ans. Parce que la proportion de femmes dans ces filières reste faible, entre 15 et 20%. On a beau faire des efforts, c’est regrettable. Enfin et surtout, le nombre d’étudiants y reste nettement insuffisant. Il faudrait presque le doubler. » Surtout que si les inscriptions grimpent, le nombre de diplômés a tendance, lui, à stagner: 323, toujours à l’UCLouvain, pour la cuvée 2014-2015, et 336 pour celle de 2017-2018.

Du codage, dès six ans!

Nettement plus d’étudiants? Ce n’est pas Agoria qui s’y opposera. « En Communauté française et en 2016, 16% des diplômés l’étaient dans une filière Stem, chiffre Dominique Demonté. Contre une moyenne de 25,6% dans l’Union européenne. » Agoria a fait ses comptes pour les ingénieurs. En vingt ans, le nombre de diplômés n’a fait que stagner: ils étaient 1.318 en 1998 et 1.279 en 2018. « Pour remplir les besoins actuels, il en faudrait 500 de plus par an! » Et, à l’horizon 2030, Agoria parle de presque 2.000.

Chez Federgon, on suggère par ailleurs de se pencher sur le fonctionnement des organismes publics en charge de la formation. « Ils font du très bon travail, avance Arnaud le Grelle. Mais manquent d’agilité. Dès qu’une formation avec cinq places est ouverte, ils se disent qu’ils répondent à la problématique. Alors que ce ne sont pas cinq places qu’il faudrait, mais cinq cents, si pas cinq mille. Trop rigides, ils ont du mal à s’adapter aux besoins. Pourquoi ne pas fermer un certain nombre de formations qui vivotent pour frapper un grand coup dans une filière porteuse? Eux, dans un esprit très service public, entendent aider tout le monde. » Et faire un petit peu de tout. « C’est comme un commerçant qui mettrait tous ses jouets en vitrine, un de chaque. Tandis que son concurrent, qui aurait compris quel est LE jeu du moment, axerait toute sa vitrine sur ce produit phare.« 

On terminera sur une piste dessinée par Fabien Pinckaers. Qui ne s’étonne guère que la filière informatique soit peu ou prou boudée dans l’enseignement supérieur. « L’informatique est absente des primaires et des secondaires. Qui va, dans le supérieur, se lancer dans quelque chose qu’il ne connaît pas? » Pour le patron d’Odoo, la solution passerait par un apprentissage du codage dès le plus jeune âge. Du codage en primaire? « Dans le top dix des entreprises mondiales, vous en trouvez six qui ont été fondées par des développeurs. C’est le nouveau MBA, en plus efficace! Et puis, il faut cesser de voir le codage comme un métier, alors qu’il s’agit d’une compétence. Basée sur le raisonnement, la logique et stimulant la créativité. Ce n’est pas compliqué, les outils sont là, ludiques et accessibles pour les enfants. Voilà qui permettrait à la Belgique d’effectuer un bond de compétitivité et résoudrait à long terme un des soucis du marché de l’emploi. »

Pourquoi cela ne « colle » pas?

Des personnes sans emploi. Et des emplois sans personne. Derrière cet apparent paradoxe du marché du travail se cache une double question.

La première est assez basique: si les demandeurs d’emploi ne peuvent répondre à cette offre de travail, c’est essentiellement faute de qualification. « C’est la base, assure Philippe Ledent. Notamment parce que la moitié d’entre eux ne disposent pas d’un diplôme du secondaire supérieur. La qualification constitue un énorme défi.« 

Il existe cependant un autre versant. Pourquoi le marché n’arrive-t-il pas à « absorber » cette main-d’œuvre non qualifiée? « Comme c’est davantage le cas aux États-Unis? Parce que nous sommes plutôt un pays à coût salarial élevé. Si la Belgique figure dans le peloton de tête des pays où la compétitivité est forte, ce n’est pas parce que le Belge est plus intelligent, mais parce que le travail à faible valeur ajoutée a été éliminé. Les métiers peu productifs ont été nettement plus robotisés ici qu’aux USA.« 

Que faire? « Travailler sur la qualification, estime l’économiste. Et rajouter une couche de flexibilité au système actuel. Sans tomber dans une flexibilité à tous crins qui n’est pas la voie à suivre, compte tenu des contraintes de la Belgique où la redistribution est forte. Il faudrait déjà cesser de fermer les yeux ou de réagir dans l’urgence, comme cela a été le cas avec ce système des 500 euros défiscalisés. Peut-être faudrait-il envisager un nouveau type de contrat flexible, pouvant se passer de la lourdeur administrative d’un statut social, mais respectant l’ensemble des règles, cotisations sociales en tête, compatible avec le statut de demandeur d’emploi et doté de plafonds, afin de ne pas cannibaliser les emplois salariés.« 

C’est ce qui s’appelle un ballon d’essai. 

Le Brabant Wallon, territoire apprenant?

« Aller dans l’action »: c’est le sens de cette initiative issue du Club of Brussels et du programme « Extrapreneurs » cornaqué par Michel de Kemmeter. Soutenue par la province du Brabant wallon et ses intercommunales, l’idée est de rassembler les forces vives du « BW » autour des « métiers de demain ». « Nous misons sur un modèle partagé, décentralisé de la formation professionnelle, explique Michel de Kemmeter. Des coachs, des tribus apprenantes et des entreprises, assistés par une plateforme en ligne. Quelque part, ce sera une forme d’Airbnb de la formation professionnelle. »

Le tout en tenant compte des caractéristiques du « BW ». « Tant ses forces, comme le nombre de travailleurs qualifiés, le taux d’emploi élevé, ses universités, ses terres fertiles ou encore sa vaste offre culturelle, que ses faiblesses, parmi lesquelles le transport et la mobilité », détaille Michèle Pasture, qui pilotera le projet.

Projet dont les objectifs sont ambitieux: 25.000 personnes et 250.000 heures de cours par an. « Nous voulons générer une dynamique touchant des actifs dont le job va disparaître, des personnes ayant perdu leur emploi ou en burn-out, ou encore des jeunes en quête de sens. Et de voir s’il est possible de reproduire l’expérience, en l’adaptant aux spécificités d’autres territoires. »

À suivre sur extrapreneurs.org

Benoit Mathieu
Source: L’Echo

Des multisolutions pour un système durable

Publié dans l’Echo le 23 juilet 2019

Il reste une décennie pour réduire nos émissions de gaz à effet de serre de 50 % et éviter les pires effets du réchauffement planétaire. Pourtant, la Belgique s’est opposée à voter la loi climat qui ne faisait que reprendre les obligations internationales. Ainsi, les querelles politiques et les intérêts économiques de certains lobbys bafouent notre droit fondamental à une planète viable et l’avenir des générations futures.

Changement de cap

Le réchauffement climatique n’est pas la seule perturbation environnementale causée par l’activité humaine : destruction de la biodiversité, épuisement des ressources, pollution de l’environnement. Ces urgences environnementales nécessitent un changement profond de paradigme, de mode de production et de consommation. La façon de « gérer la maison», l’économie, est totalement à remettre en question.

Ces problèmes environnementaux s’ajoutent à une liste d’enjeux sociaux tout aussi cruciaux. Le marché du travail se précarise et les inégalités croissent. L’ampleur historique des dettes cumulées rend le système financier très vulnérable. Le vieillissement de la population, la mutation des métiers, la rénovation et la construction d’infrastructures durables engendreront d’énormes coûts. La liste est longue.

Ces enjeux historiques ne pourront pas être résolus de manière linéaire (un problème = une solution). Nous n’aurons ni le temps ni l’argent pour ce faire. A l’inverse, nous proposons des solutions multiples, systémiques, qui répondent simultanément à plusieurs enjeux, afin de créer un écosystème de solutions accélérant la courbe d’apprentissage et d’impact positif.

Désinciter plutôt qu’interdire

Constatant la lenteur et l’hypocrisie des responsables politiques, nous avons imaginé des mesures à faire implémenter. S’appuyant sur nos recherches et l’expertise de profils divers, nous avons construit en intelligence collective quelques solutions systémiques.

Nous suggérons, par exemple, l’introduction d’un “PIB vert” comme nouvel indicateur de la santé d’un pays et de mener des politiques en conséquence: taxation du carburant de navires, de l’aviation et autres composants nocifs ainsi que des productions et importations en fonction de leur trace carbone. S’appuyer sur ce formidable levier qu’est la modification volontariste des prix relatifs pour internaliser les effets indirects – désinciter plutôt qu’interdire – permettrait aux énergies renouvelables de prospérer. Par exemple, désinciter les voitures de société rendrait plus attractif un “pack mobilité”.

Par rapport à l’agriculture, il nous semble pressant de diminuer les subsides de la PAC dédiées à l’agriculture industrielle chimique et de soutenir les projets qui favorisent la biodiversité locale, l’agro-écologie et la régénération des terres. Un de nos experts développe à ce propos un modèle de production locale de protéines végétales. Expérimenté dans des distilleries, la re-plantation en système de rotation de légumineuses a démontré un
rendement deux fois plus important que l’agriculture intensive. Ces méthodes créent de la main d’oeuvre utile et sensée. Les produits hyper riches en protéine peuvent aussi directement nourrir l’industrie bétaillère et l’aquaculture.

Agir en amont

Le remboursement de la médecine préventive par la sécurité sociale est également une solution multiple. La gratuité des séances, du coaching individuel et de groupe sur la prévention des risques serait un gain financier et social : diminution des coûts ultérieurs liés aux soins de santé curatifs, meilleure santé mentale et émotionnelle, diminution du stress et des burn-outs, amélioration de la mise à l’emploi.

Autre exemple de proposition : instaurer un service culturel de 6 mois pour les non-actifs – après les études – pourrait faciliter l’orientation, l’inclusion sociale, améliorer l’innovation et la créativité des jeunes, réduire l’isolement ou encore faciliter l’interculturalité et l’intergénérationnel, tout en améliorant les compétences des futurs demandeurs d’emploi. Un rappel annuel pour les autres générations pourrait aussi être possible, avec l’accent sur les 50+.

Toutes ces propositions sont systémiques ; elles résolvent plusieurs problématiques de front, coûtent moins chers et sont plus efficaces. C’est pourquoi nous pensons que cette méthodologie doit devenir populaire et être utilisée par les décideurs politiques.

Mais… condition essentielle de réussite: ces projets doivent être portés par des personnes authentiques et au service du progrès commun, des personnes ayant démarré un vrai travail de conscience personnelle. Sinon le tout sonnera creux et, à la première épreuve, les projets seront bloqués.

Les participants au workshop : Sarah Zamoum, Theophile Lienhardt, Julie Verhulst, Christian Ghymers, Michel de Kemmeter, Michèle Pasture, Antoine Arnould, Benoît de Bellefroid, Sven Van Kerkhoven, Bruno Arnould, Thibault de La Motte.

(English) Pensions, professional training, climate – estimated at 9,000 billion for Belgium

Source : L’Echo
Translation : Club of Brussels 

Academics who have gathered together under the Club of Brussels and the Extrapreneurs incubator have identified 26 challenges that our country will have to solve within the coming decade. It seems like that the bill is going to be expensive.

Target 2030

This is the year that has been set by Michel de Kemmeter, expert in economic transition, founder of the think tank Club of Brussels, and associate professor at Vesalius College. He believes that until then, without having taken the necessary measures, we will have to resolve several problems at the same time: natural disasters, pensions, energy transition, cybersecurity, long-term absenteeism, etc. For 3 months, with the help of half a dozen people, mostly academics, Michel de Kemmeter identified 26 issues … and quantified them. It has never been done like this before. For this, he and his colleagues have examined all the available reports from institutions, think tanks, NGOs, business studies, etc. And the results are staggering: 9.000 billion euros, more than 20 times the annual GDP of Belgium. « It was a shock for us too, » he said immediately. « And all these issues are converging, and will explode simultaneously, most of them before 2030. This has never been seen before. »

Let’s take for example changes in work, due to the upheaval of the labor market caused by of technological innovations. « We are now facing the largest job training in history of humanity: two-thirds of jobs will radically change. How can 20 times more people than that are there today be trained? » Cost: 38.5 billion euros, based on an estimate conducted by Agoria.

Another example: the renovation of buildings, « millions of square meters of public real estate, most of it is obsolete, to be knocked down or renovated, » according to this former real estate investor. The cost of which: 2.250 billion euros, a calcuated amount based on data from the Board of Buildings and the Vlaamse milieumaatschappij.

Absenteeism, long-term illnesses, burnouts, etc. – the world of work is in turmoil. Cost: 297 billion euros, according to data from economists and institutions like Inami and Gallup.

We also find the cost of a financial crisis that has been predicted by many (15 billion in 2008, according to the Court of Accounts), poverty following the collapse of pensions (172.8 billion), the recovery of our biodiversity (3.360 billion for Belgium, according to Giec, WWF and Greenpeace), etc. « All these figures are can be criticised, admits Michel de Kemmeter, but the methodology is defensible. And again, we have been able to quantify only 90% of our stakes. »

A Historic Window

And yet, should we give up? No, says our expert who says he is optimistic for the first time since he returned to Belgium two years ago, after having deployed his ideas all over the world. « This is the first time that a historic window has opened up: power is really in the hands of people and their entrepreneurial creativity. Both business leaders and the political world are terrified by the magnitude of these issues. Some companies are already on the right track. Our expert mentioned Permafungi, who recovers coffee grounds to turn them into mushrooms and whose waste produces natural fertilizer; Pairi Daiza and its holistic approach to animal, plant, architectural and economic cohabitation, as well as the « circularity » of its waste management; Hello Fresh’s ensuring sustainability all along its value chain; Beescoop and its cooperative network.

And Michel de Kemmeter also points out some ideas brought forth by citizens that have worked abroad. In Saillans in France or in Bregenz in Austria, places where authorities and inhabitants develope projects hand in hand. Argentina in the 2000s (« where employees have taken over factories abandoned by investors »). Or the American city of Detroit, devastated by the 2008 crisis. « We see emerging communities returning to the earth, cleaning up their environment, but also providing security and education, in short, reorganizing from the ground up the vital functions of society. It is through shock that communal creativity awakens, this collaborative intelligence that responds to needs: to live, to eat, to educate, to communicate, etc. » And the shocks are there,  staring right at us in the face. Advice for the public: brainstorm !

Pensions, formations, climat… l’ardoise à 9.000 milliards pour la Belgique

Publié dans l’Echo le 29 juin 2019
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Des universitaires réunis autour du Club of Brussels et de l’incubateur Extrapreneurs ont identifié 26 enjeux que notre pays devra résoudre lors de la prochaine décennie. La facture risque d’être salée.

Objectif 2030

C’est l’année que s’est fixée Michel de Kemmeter, expert en transition économique, fondateur du think tank Club of Brussels et professeur associé au Vesalius College de la VUB. D’ici cette année-là, estime-t-il, faute d’avoir pris les mesures nécessaires, il faudra résoudre plusieurs problèmes en même temps: les catastrophes naturelles, les pensions, la transition énergétique, la cybersécurité, l’absentéisme longue durée… Pendant 3 mois, avec l’aide d’une demi-douzaine de personnes, universitaires pour la plupart, Michel de Kemmeter a identifié 26 enjeux… et les a chiffrés. Pour cela, lui et ses collègues ont épluché tous les rapports disponibles venant d’institutions, de centres de réflexion, d’ONG, d’études d’entreprises, etc. Et l’ardoise est énorme: d’ici 2030, il faudra rassembler 9.000 milliards d’euros, plus de 20 fois le PIB de la Belgique. « Ça a été un choc pour nous, pose-t-il d’emblée. Et tous ces enjeux sont en train de converger, et vont éclater simultanément, le tout pour la plupart avant 2030. C’est du jamais vu. »

Prenons la mutation des métiers, due au chamboulement du marché du travail à cause des innovations technologiques. « Nous sommes face au plus gros chantier de formation de l’histoire de l’humanité: deux tiers des métiers vont muter. Comment former 20 fois plus de personnes qu’aujourd’hui? » Dont coût: 38,5 milliards d’euros, selon une estimation basée sur une étude d’Agoria.

Autre exemple: la rénovation des bâtiments, « des millions de mètres carrés d’immobilier public, la plus grande partie est obsolète, à abattre ou à rénover », dixit cet ancien pro de la brique. Dont coût, l’un des plus gros: 2.250 milliards d’euros, un montant calculé sur base des données de la Régie des bâtiments et de la Vlaamse milieumaatschappij.

L’absentéisme, les maladies de longue durée, les burn-outs,… le monde du travail est en ébullition. Dont coût: 297 milliards d’euros, selon des données d’économistes et d’institutions comme l’Inami et Gallup.

On y retrouve aussi le coût d’une crise financière que beaucoup prédisent (15 milliards en 2008, selon la Cour des comptes), la pauvreté suite à l’effondrement des pensions (172,8 milliards), le redressement de notre biodiversité (3.360 milliards pour la Belgique, selon le Giec, WWF et Greenpeace), etc. « Tous ces chiffres sont critiquables, admet Michel de Kemmeter, mais la méthodologie est défendable. Et encore, nous n’avons pu chiffrer que 90% de nos enjeux. »

Une fenêtre historique

Et pourtant, doit-on baisser les bras? Non, répond notre expert qui se dit optimiste pour la première fois depuis qu’il a redéposé ses valises en Belgique il y a deux ans, après avoir déployé ses idées partout dans le monde. « C’est la première fois qu’une fenêtre historique s’ouvre à ce point: le pouvoir est vraiment dans les mains des gens et de leur créativité entrepreneuriale. Tant les dirigeants d’entreprise que le monde politique sont terrifiés devant l’ampleur de ces enjeux multiples. » Certaines entreprises sont sur la bonne voie. Notre expert cite Permafungi, qui récupère les marcs de café pour les transformer en champignons et dont les déchets fabriquent de l’engrais naturel; Pairi Daiza et son approche holistique de cohabitation animale, végétale, architecturale et économique, ainsi que la « circularité » de ses déchets; Hello Fresh qui assure la durabilité tout le long de toute sa chaîne de valeurs; Beescoop et ses coopératives de distribution.

Et Michel de Kemmeter de pointer également quelques idées citoyennes qui marchent à l’étranger. À Saillans en France ou à Bregenz en Autriche, où autorités et habitants développent leurs projets main dans la main. L’Argentine des années 2000 (« où des employés ont repris en coopératives les usines abandonnées par les investisseurs »). Ou encore la ville américaine de Detroit, ravagée par la crise de 2008. « On y voit des communautés émergentes qui retournent à la terre, assainissent leur environnement, mais qui assurent aussi la sécurité, l’éducation, bref qui réorganisent à partir du terrain les fonctions vitales de la société. C’est dans les chocs que la créativité des communautés se réveille, cette intelligence collaborative répond aux besoins: habiter, manger, s’éduquer, communiquer, etc. » Et les chocs sont là, qui nous pendent au nez. Avis à la population: faites tourner les méninges!

Serge Quoidbach
Rédacteur en chef adjoint
Source: L’Echo

 

(English) Michel de Kemmeter « We have to stop with these subsidised micro-solutions »

Source : L’Echo
Translation : Club of Brussels

9,000 billion is a huge number! How can we deal with this challenge?

We no longer have the choice: we can no longer think in this linear way of finding a solution for every issue. With that in mind, traditional economic thought and our political leaders who offer subsidised micro-solutions are destined to fail.

What new paradigm should we follow?

Only one science can help us: « systemic » science. To put it simply, everyone brings one or more « multi-solutions », that is to say solutions that answer several issues at the same time. For example, we do not need ecological agriculture. We need an ecological agriculture that leads to training, includes young people in difficulty, creates social bonds, structures short circuits, regenerates biotopes, etc.

There has to be a change in mentality. How is it done?

Humans reacts only in the face of a shock, where they are faced with an obligation to react. Today, in Belgium, we are not there yet. We are doings things that are nice, but very local. We are not doing it at the right scale.

Is there a methodology to follow?

Everyone must become a new entrepreneur: in his life, in his job, in his future. We come from a world where the welfare state cares for everyone. Soon, we will not have this luxury anymore. Personal accountability is the key. Everyone will have to be aware of the issues but also of their own qualities that are lying dormant. Our region has one of the lowest entrepreneurship rates in the world. While we are going to need to be 100% entrepreneurs, on a collective scale. We must stop believing that the ball is in the court of politics, they will have to be played with as much as corporations.

Are you pushing for collaborative democracy?

Very much so. It will be necessary to rethink territorial governance, and to rethink the implications of companies and individuals. There have been some very inspiring examples that we must be on the lookout for. In Saillans in France, the citizens squatted the town hall, and the mayor and his team finally implemented the demands of the citizens. In Bregenz, they have initiated the « Office of Future-related Issues » for citizens. All the solutions are there! We have combined and superimposed twenty examples and developed an effective roadmap. We are now testing it at a small scale, in the province of Brabant Wallon.

Are other parts of the world more open-minded?

I stopped travelling two years ago to focus on Belgium. But now, we have been approached by several other territories. North Africa, for example, has a culture based on collaboration, between families and so on. Latin American cultures are well connected to their land, their territory and their communities, they are fundamentally oriented towards the collaborative and contributive economy. Same goes for some Asian countries too, like Bali. A while back in Rwanda, citizens had to spend 10% to 15% of their time in service of the community, creating a common cultural wealth. Certain countries in Latin America, Asia and Africa are experiencing very strong growth. What is interesting is that these countries do not want to make the same mistakes as the West, by destroying the environment and the people.

Michel de Kemmeter « Il faut arrêter avec ces micro-solutions subsidiées »

Publié dans l’Echo le 29 juin 2019
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9.000 milliards, c’est un chiffre énorme! Comment pouvons-nous faire face à ce défi?

On n’a plus le choix: on ne peut plus penser de cette manière linéaire qui consiste à trouver une solution pour chaque enjeu. Avec ce constat, on met échec et mat la pensée économique traditionnelle et nos dirigeants politiques qui proposent des micro-solutions subsidiées.

Quel nouveau paradigme devons-nous suivre?

Une seule science peut nous aider: la science « systémique ». Pour faire simple, chacun amène une ou plusieurs multi-solutions, c’est-à-dire des solutions qui répondent à plusieurs enjeux en même temps. Par exemple, il ne nous faut pas une agriculture écologique. Il nous faut une agriculture écologique qui développe la formation, inclut des jeunes en difficulté, crée du liant social, structure des circuits courts, régénérant les biotopes, etc.

Il faut passer par un changement de mentalité. Comment fait-on?

L’être humain ne réagit que face à un choc, face à une obligation de réagir. Aujourd’hui, en Belgique, on n’y est pas encore. On fait des choses sympathiques, mais très locales. On n’est pas du tout à la bonne échelle.

Y a-t-il une méthodologie à suivre?

Chacun doit devenir un nouvel entrepreneur: de sa vie, de son job, de son avenir. Alors qu’on vient d’un monde où l’État-providence s’occupe de tout le monde. Bientôt, on n’aura plus ce luxe. La clé, c’est la responsabilisation personnelle. Tout le monde devra être conscient des enjeux mais aussi de ses propres qualités dormantes. Notre territoire a un taux d’entrepreneuriat parmi les plus bas du monde. Alors qu’il nous faudra 100% d’entrepreneurs, et collectivement. Il faut arrêter de croire que la balle est dans le camp des politiques, il faudra jouer avec eux, ainsi qu’avec les entreprises.

Vous prônez la démocratie collaborative?

Notamment. Il faudra repenser la gouvernance territoriale, repenser l’implication des entreprises et des individus. Il y a des expériences très inspirantes et qu’il faut aller chercher. En France, à Saillans, les citoyens ont squatté la mairie, finalement le maire et son équipe exécutent la volonté des citoyens. À Bregenz, ils ont démarré l’Office of Future-related Issues citoyenne. Toutes les solutions sont là! Nous avons croisé et superposé une vingtaine d’exemples et avons développé une feuille de route efficace. Nous sommes en train de la tester sur une petite échelle, au niveau de la province du Brabant Wallon.

D’autres régions du monde sont-elles plus ouvertes?

J’ai arrêté de voyager il y a deux ans, pour me concentrer sur la Belgique. Mais maintenant, nous sommes courtisés par plusieurs autres territoires. L’Afrique du Nord a, dans sa culture, la collaboration avec les autres, entre les familles, etc. L’Amérique Latine et Centrale est attachée à la terre, au territoire et aux communautés, ils ont un ADN orienté vers l’économie collaborative et contributive. Certains pays d’Asie aussi, à Bali notamment. Au Rwanda, à l’époque, les citoyens devaient passer 10% à 15% de leur temps au service de la communauté, créant dès lors une richesse culturelle commune. Certains pays d’Amérique Latine, d’Asie, d’Afrique sont en très forte croissance. Ce qui est intéressant, c’est que ces pays ne veulent pas faire les mêmes erreurs que l’Occident, où on a détruit l’environnement et les êtres humains.

Aperçu : Climat, pensions, jobs… Coût de 9.000 milliards pour la Belgique

Publié dans l’Echo le 29 juin 2019

Des experts ont identifié 26 enjeux que le pays doit résoudre coûte que coûte. L’ardoise est salée.

2030. C’est la deadline que s’est fixée Michel de Kemmeter, expert en transition économique et fondateur du think tank Club of Brussels. D’ici-là, estime-t-il, faute d’avoir pris les mesures nécessaires, il faudra résoudre plusieurs problèmes en même temps: catastrophes naturelles, pensions, transition énergétique, cybersécurité, absentéisme longue durée… Il a identifié 26 enjeux, les a chiffrés. Et l’ardoise est énorme: d’ici 2030, il faudra rassembler 9.000 milliards d’euros, plus de 20 fois le PIB de la Belgique. « Tous ces enjeux sont en train de converger, et vont éclater simultanément, le tout pour la plupart avant 2030. C’est du jamais vu. » Et de citer le chamboulement du marché du travail à cause des innovations technologiques. « Deux tiers des métiers vont muter. Comment former 20 fois plus de personnes qu’aujourd’hui? » Dont coût: 38,5 milliards d’euros.

Autre exemple: la rénovation des bâtiments, « des millions de mètres carrés d’immobilier public, la plus grande partie est obsolète, à abattre ou à rénover ». Dont coût, l’un des plus gros: 2.250 milliards d’euros. L’absentéisme, les maladies de longue durée, les burn-outs: 297 milliards d’euros. Et ainsi de suite…

Doit-on baisser les bras? Non, répond l’expert qui se dit optimiste pour la première fois depuis qu’il a redéposé ses valises en Belgique il y a deux ans. « C’est la première fois qu’une fenêtre s’ouvre à ce point: le pouvoir est vraiment dans les mains des gens et de leur créativité entrepreneuriale. Tant les dirigeants d’entreprise que le monde politique sont terrifiés devant l’ampleur de ces enjeux multiples. » Et de conclure: « On n’a plus le choix: on ne peut plus penser de cette manière linéaire qui consiste à trouver une solution pour chaque enjeu. Avec ce constat, on met échec et mat la pensée économique traditionnelle et nos dirigeants politiques qui proposent des micro-solutions subsidiées. »

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La créativité au service de notre monde surendetté

Publié dans l’Echo le 19 juin 2019

Les dettes mondiales n’ont jamais atteint de telles proportions :  elles sont passées de 80 à 287 trillions de dollars en moins de 20 ans. Le PIB mondial étant d’environ USD 80 trillions, la situation est devenue insoutenable. Cette instabilité est renforcée par le fait que la qualité des débiteurs s’est détériorée et que 68% de ces dettes sont en dollars, alors que seulement 47% des échanges mondiaux se font dans cette devise.

Ces dettes exorbitantes – publiques et privées – ne prennent pas en compte les coûts qu’engendreront le vieillissement de la population, les soins de santé, l’entretien des bâtiments publics, la formation aux métiers de demain ou la dette environnementale, qui est de surcroît une dette également non monétaire.

Anticiper les crises systémiques

Nous sommes de facto dans une situation fragile, à un moment charnière, potentiellement à l’aube de crises systémiques. Ces défis historiques ne pourront pas être résolus par quelques réformes isolées. L’ampleur des dettes cumulées nécessite l’avènement de solutions diamétralement différentes et d’une triple prise de conscience des citoyens, des entreprises et des gouvernements. Ce moment historique nécessitera l’implication de tous pour réinventer un consensus social.

Bien sûr, il existe une grande disparité entre les pays : les dettes souveraines des pays de l’OCDE représentent 110% de leur PIB (102% pour la Belgique) alors qu’elles ne représentent que 50% du PIB des pays émergents. Les responsabilités ne sont pas non plus partagées de manière équitable : les 10% les plus riches de la population mondiale génèrent la moitié des émissions de CO2 alors que les 50% les plus pauvres n’en émettent que 10%.

Gérer différemment la chose publique

Une des multi-solutions pourrait être d’organiser l’échange de permis d’émission de CO2 par habitant entre le Nord et le Sud en fonction de la capacité d’absorption totale de la planète. La formation d’un prix de marché du CO2 internaliserait ses effets néfastes et rendrait rentable les énergies alternatives. L’utilisation des recettes des ventes des permis du Sud permettrait de résoudre le financement d’une accélération du développement durable des pays du Sud.

De manière générale, le fonctionnement même de la gouvernance est à bouleverser : plus d’efficience, de cohérence, de visions sur le long terme et de démocratie participative. L’Histoire démontre que l’Humanité est capable de surmonter des grands enjeux lorsqu’elle y est acculée. La nécessité engendre la créativité, l’innovation et la participation de chacun.

Sensibiliser et impliquer les citoyens

La mobilisation des jeunes pour le climat démontre que la société civile n’aspire qu’à exprimer des solutions cohérentes et des alternatives durables. De plus en plus de citoyens prennent conscience qu’une croissance infinie dans une planète dont les richesses sont finies est impossible. Pour sensibiliser le citoyen, il nous semble pertinent de le responsabiliser de manière participative et ludique.

Nous suggérons également que les initiatives citoyennes positives soient plus largement diffusées. Des îlots de résilience se créent sous les radars : circuits courts, monnaies locales, coopératives. Dans les périodes de crash, nous avons une tendance instinctive à l’entraide et à la coopération, contrairement à la croyance selon laquelle l’homme est un loup pour l’homme.

L’entreprise de demain

Plus de 60 % des émissions dommageables à l’environnement est imputable au processus de production.  Les entrepreneurs ont leur responsabilité et doivent contribuer positivement aux enjeux multiples. L’entreprise de demain ? Une philosophie de l’économie qui s’oppose à l’individualisme et à l’accumulation. Le principal capital productif est humain : connaissances, expertise, savoir-faire, valeurs intangibles.

Cette vision change la donne à plusieurs égards. La formation est dès lors pensée pour valoriser ce potentiel : culture, pédagogie alternative, éducation permanente et participative. Il est également essentiel de trouver un nouvel équilibre entre l’humain et la technologie. En fait, les entreprises doivent anticiper et se baser sur la coopération en s’inspirant des neurosciences, du biomimétisme, à l’image de la vie elle-même. Cela permettra la relance et la création de métiers porteurs de sens.

On ne résout pas un problème avec les recettes qui l’ont engendré  

L’ampleur des dettes cumulées et l’urgence climatique démontrent l’insoutenabilité de notre modèle économique. Le moment est historique. A nous de nous mobiliser collectivement. La participation collective et l’intelligence citoyenne généreront les solutions intelligentes nécessaires. Finalement, le vrai moteur d’une société saine est l’action de citoyens motivés et amoureux de ce qu’ils font.

De : C.Ghymers, E.Calingaert, D.Lodewyckx, E.Nève, M.de Kemmeter, C.Gilles, A.Delobbe, N.Ku, A.Arnould, T.Abergel, B.de Bellefroid, M.Ruelle, B.Arnould, B.Pitsaer, X.Dupret, M.Devuyst, P.Chaudoir.

Mêlez-vous de ce qui vous ne regarde pas

Publié dans l’Echo le 25 avril 2019
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La participation transversale est une opportunité historique pour répondre aux prochains défis sociétaux cruciaux. Elle semble être un outil efficace pour réduire l’injustice sociale, l’exclusion ou le stress au travail.

La demande pour des politiques participatives dans toutes les sphères de la société s’inscrit dans un contexte de déficit de confiance envers les élus, de croissance des inégalités sociales et de manque de solutions créatives face à de nombreux enjeux historiques. Plusieurs indicateurs démontrent que l’écart entre les élites politiques, technocratiques, économiques et la population ne cesse de s’agrandir. L’abstention électorale connaît des taux historiques. La participation moyenne dans tous les pays membres pour les élections européennes est passée de 62% en 1979 à 42% en 2014.

Des pans entiers de la population sont sous-représentés, tant le profil sociologique des députés n’est pas du tout représentatif. A titre d’exemple, alors que plus de la moitié des Français sont employés ou ouvriers, seulement 2,6 % de leurs députés proviennent de ces catégories socioprofessionnelles. La rupture entre managements et employés suit la même tendance. Le coefficient de « gini » qui mesure les inégalités est en croissance continue et le nombre d’exclus d’une façon ou d’une autre de la société augmente constamment.

Face à ces déficits démocratiques, des voix s’élèvent pour reprendre le contrôle sur nos propres vies. Souvent, ces périodes de crise sont propices au climat de révolte, à la mise en place de dynamiques collaboratives et à la résurgence d’une énergie créatrice instinctive.

Dans ce contexte, la participation transversale est une opportunité historique pour répondre aux prochains défis sociétaux cruciaux. Elle semble être un outil efficace pour réduire l’injustice sociale, l’exclusion ou le stress au travail.

Dans le même ordre d’idées, nous constatons actuellement que c’est la prise de conscience et la mobilisation citoyennes qui ont contraint les décideurs à envisager de prendre des mesures ambitieuses pour l’environnement.

Créer une culture participative efficace

Le monopole de la prise de décisions détenu par les politiciens et les dirigeants d’entreprise empêchent la population ou le personnel de penser par eux-mêmes : nous avons perdu l’habitude de réfléchir.

A l’inverse de cette logique, réinventons une culture participative et un climat de confiance. Celle-ci se crée depuis le plus jeune âge, à l’image du système éducatif hollandais qui incite les jeunes – dès les secondaires – à participer et à faire entendre leur opinion.

Bien sûr, des obstacles existent, notamment certains groupes sociaux réfractaires au changement : le middle management égocentré en quête de promotion ou des politiciens  peureux à l’idée d’étendre la prise de décision quand il s’agit d’enjeux significatifs. Ce manque de confiance et de transparence est un frein majeur à une répartition plus équilibrée des richesses et du pouvoir. En effet, un mouvement ne se met généralement en route seulement lorsque le dualisme est dépassé et la confiance acquise.

Pouvoir décentralisé

Ce n’est pas étonnant de constater que les expériences de démocratie participative efficaces ont tendance à fonctionner à l’échelle de villes ou de régions.

Pionnière des budgets participatifs, depuis 1989 la ville brésilienne de Porto Alegre laisse décider ses habitants des priorités pour tous les investissements de la municipalité. En Autriche, le land du Voralberg a développé un outil, le Bureau des questions du futur, pour encourager la participation et donner plus de pouvoir aux citoyens.

Récemment en Belgique, la communauté germanophone s’est dotée d’une assemblée citoyenne tirée au sort. Une première en Europe !

Résultats tangibles pour chacun

La participation risque d’être faible si des résultats tangibles et des changements visibles ne sont pas perçus. A quoi bon participer si les ressources allouées ne permettent pas de résoudre les problèmes désignés ? Pour stimuler l’implication citoyenne, il est nécessaire que les dispositifs participatifs décentralisés se voient allouer d’importantes prérogatives et de vrais budgets. Aussi, l’avis exprimé – des employés ou des citoyens – doit être respecté par la suite. Sans ces précautions, la démocratie et la gouvernance participatives risquent de n’être que de la poudre aux yeux – et contre-productives.

Multi-solutions systémiques

Aucun grand enjeu sociétal ne peut être résolu si nous tentons de le résoudre de manière isolée. Nous devons y faire face en apportant des multi-solutions systémiques.

A chaque fois, l’humain doit être au centre des préoccupations. Une participation transversale permet de résoudre partiellement des problématiques globales telles que la justice sociale et climatique.

Elle nécessite une triple prise de conscience : des citoyens qui doivent “se mêler de ce qui ne les regardent pas” ; de nouvelles formes de gouvernance transparentes et participatives dans les entreprises ; et une nouvelle conception de politiques publiques délibératives et partagées.

Le Club of Brussels est un groupe de réflexion sur la transition économique. Les experts signataires sont : Vincianne Gillard, Marc Ruelle, Michel de Kemmeter, Eve Calingaert, Elise Tilmans, Didier Lodewyckx, Didier Van Rillaer, Bruno Arnould, Patrick Versée, Antoine Arnould, Thierry Pauwels, Olivia Mariaule.

La digitalisation ne doit pas nous effrayer

Publié dans l’Echo le 21 mars 2019

Le phénomène de digitalisation est sur toutes les lèvres tant il risque d’impacter le marché du travail. L’apparition des machines intelligentes, des appareils mobiles et connectés, et l’explosion des big datas modifient profondément notre travail et nos relations sociales. La convergence de ces nouveaux facteurs entraîne l’émergence de nouvelles économies et une robotisation accélérée de tâches de plus en plus complexes.

Les études prospectives évoquent des chiffres qui font froid dans le dos. Frey et Osborne estiment que 54 % des emplois actuels en Europe risquent d’être automatisés d’ici 2030. Et pour les emplois restants, la moitié des tâches serait transformée. Cependant, selon l’IWEPS seulement 11% des emplois actuels risquent de disparaître, 15% selon Mckinsey et 14% selon l’OCDE. Ces divergences entre les études prouvent que l’ampleur de la digitalisation ne peut être connue avec précision et exactitude. En effet, la digitalisation s’inscrit dans un contexte donné et dépend de multiples facteurs. D’où l’importance d’une approche systémique.

1. Se former 18 mois à un métier qui n’existe pas encore ?

La transformation digitale n’est seulement possible que si la population y est formée. A ce propos, Agoria a publié un dossier très pertinent : 310.000 personnes devront suivre un recyclage allant jusqu’à 18 mois pour changer de secteur. Certes, nombreux seront ravis d’apprendre, de changer de voie, de ne pas tomber dans l’ennui et la routine. Mais d’autres, éreintés par le travail – le nombre de burn-out, de stress, d’anxiété explose et l’hégémonie digitale amplifie ces états – ne voudront pas se former intensivement aux compétences technologiques qui n’existent pas encore.

2. La technologie au service du bien commun

L’ampleur des conséquences dépend également du type d’innovation et du rôle que l’on leur attribuera. Aujourd’hui quelques entreprises monopolistiques détiennent et exploitent les données et génèrent des capitaux gigantesques. Pourtant, elles ne contribuent guère au bien commun : empreinte écologique élevée, taxation faible ou nulle, détournement d’informations personnelles, intrusion dans la vie privée, manipulations diverses. A l’inverse de cette logique, si nous voulons des modèles économiques durables, la technologie doit être mise au service du progrès et du bien commun. Par exemple, les big datas sont utiles lorsqu’ils permettent de gérer des stocks et de valoriser circulairement des produits alimentaires.

La digitalisation peut aussi créer de nouveaux emplois porteurs de sens. La formation est donc à repenser pour répondre à ces opportunités professionnelles : nouvelles pédagogies, formation aux soft skills, apprentissage sur le terrain. Si la technologie reste au service des prochains milliards de profit, nous allons droit vers “Big Brother”, tous aliénés de notre vraie nature.

3. Pas de technologisation sans acceptation sociale et changement de culture

La technologie mise au service du bien commun sera plus facilement acceptée. Le sentiment de mise à l’écart peut provoquer des conséquences démocratiques et sociétales d’envergure : il est la cause de la montée des populismes. Or, pour parer au populisme, il faut d’une part rétablir la confiance entre les citoyens et une élite dirigeante déconnectée. La participation citoyenne est un bon moyen pour la rétablir. Les plateformes digitales sont d’ailleurs des outils exceptionnels pour permettre la mise en place de pratiques participatives et inclusives. D’autre part, il est important que les décideurs eux-mêmes repensent le modèle actuel qui est de plus en plus déphasé par rapport aux attentes citoyennes et inadapté pour répondre aux grands enjeux.

Entrer dans cette nouvelle phase nécessite un changement de culture, de vision. Le changement requiert la participation de toutes les parties prenantes : syndicats, entreprises, gouvernements, citoyens intergénérationnels. Ces derniers – dans un contexte d’hégémonie des réseaux sociaux et d’« émocratie » – doivent réapprendre à avoir confiance en leurs capacités.

4. Multiplicité de facteurs : l’intelligence du lien systémique

L’ampleur de notre dépendance au digital repose sur de nombreux autres facteurs : le contexte et la compétitivité internationale dans un domaine sur lequel nous sommes dépassés par d’autres continents, l’Asie en tête ; le cadre légal et les lois contraignantes européennes, nationales ou régionales ; le chamboulement provoqué par le vieillissement de la population, notamment en terme de dépenses ; enfin, une dépendance technologique accrue entraîne également une augmentation exponentielle du risque de black-out, d’hacking, de bugs. D’où l’importance de comprendre les liens entre ces facteurs influents notre économie.

Certes, les nouveaux types d’économie induites par la digitalisation pourraient accentuer les inégalités sociales, automatiser de nombreux emplois, abuser de nos informations personnelles ou représenter un risque de dépendance nocive. Mais la technologie est aussi une opportunité historique pour la création de nouveaux emplois valorisants, pour rétablir la confiance et l’acceptation sociale, pour être un catalyseur du changement et de la transition vers une société inclusive, holistique et respectueuse de la terre. L’impact de la digitalisation sera en effet positif si celle-ci est contrôlée, sensée et garante du progrès et de l’inclusion de tous.

Le Club of Brussels est un groupe de réflexion sur la transition économique. Les experts signataires sont : Marc Ruelle, Eve Calingaert, Catherine Pluys, Antoine Arnould, Henk Van’t Net, Michel de Kemmeter, Didier Lodewyckx, Marjolaine Gailly, Eric Hereman, Didier Van Rillaer, Thierry Pauwels, Francine Beya, Elise Tilmans, Benoît Abeloos, Christian Ghymers, Olivia Mariaule, Jenifer Desmet, Victoria Hingre, Patrick Versée, Benoît Pitsaer, Bruno Arnould, Koen De Leus, Tanguy De Lestré, Eliot Thielemans